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Robert Mascarell

croit plus que jamais à l'existence, prouvable, de la lutte des classes, qu'à celle, improuvable, de dieu

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LA TREIZIÈME TRIBU d'Arthur Koestler (extrait)

Le texte qui suit est le chapitre VIII entier : Race et mythe, extrait de l’essai écrit par Arthur Koestler, écrivain hongrois juif (1905-1983), publié en 1976.

Dans cet essai, l’auteur s’efforce de déterminer l’origine des différents peuples se réclamant de la religion juive.

Mort en 1983, Koestler ne pouvait connaître le débat qui nous anime depuis le 7 octobre 2023. Sans le savoir, donc, il bat en brèche la thèse des sionistes qui justifient leur revendication du retour des Juifs vers la "Terre promise", englobant la totalité de l'Israël-Palestine de 2025 et même du grand Israël, au nom d'une soi-disant descendance raciale juive pure de tous les Juifs du monde entier. Koestler et de nombreux savants et historiens démontrent le contraire.

 

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1-

Les juifs d'Europe et d'Amérique se divisent en deux groupes principaux : les Sépharades (Sephardim) et les Askénazes (Ashkenazim). Les premiers sont les descendants des juifs qui, depuis l'Antiquité, vécurent en Espagne (Sepharad en hébreu) jusqu'à leur expulsion à la fin du XVe siècle, et qui ensuite s'établirent dans les pays riverains de la Méditerranée, dans les Balkans et, dans une moindre mesure, en Europe occidentale. Ils parlaient un dialecte hispano-hébreu, le ladino (v. chap. VII, 3), préservèrent leurs traditions et leurs rites, et vers 1960 on évaluait leur nombre à 500 000.

A la même époque, les Askénazes étaient environ onze millions. On peut donc dire qu'en langage courant, juif est synonyme d'Askénaze. Mais c'est un terme trompeur, car dans la littérature rabbinique du Moyen Age le mot Ashkenaz désignait l'Allemagne, ce qui a contribué à la légende de l'origine rhénane des juifs modernes. Cependant il n'y a pas d'autre terme pour nommer la majorité non sépharade de la population juive euro-américaine. Pour le côté piquant de la chose il faut noter que dans la Bible Ashkenaz s'applique à un peuple situé près du Mont Ararat, en Arménie. Le mot est dans la Genèse (10,3) et dans les Chroniques (1,6), c'est le nom de l'un des fils de Gourer, fils de Japhet. Ashkenaz est aussi un frère de Togarmah (et un neveu de Magog) que les Khazars, selon le roi Joseph, revendiquaient comme ancêtre (v. chap. II, 5). Mais il y a pire. On trouve aussi le mot dans le Livre de Jérémie (51,27) à l'endroit où le prophète appelle son peuple et ses alliés à se dresser pour détruire Babylone : « Et fais appel aux royaumes d'Ararat, de Minni et d'Ashkenaz. » Le célèbre Saadia Gaon, chef spirituel des Juifs orientaux, au Xe siècle, interpréta ce passage comme une prophétie pour son temps : Babylone symbolisait le califat de Bagdad, et les Achkenazim qui devaient l'attaquer étaient les Khazars ou leurs alliés. C'est pourquoi, dit Poliak, des juifs khazars instruits, mis au courant de l'ingénieux raisonnement du Gaon, prirent le nom d'Ashkenazim quand ils émigrèrent en Pologne. Cela ne prouve rien, mais cela ajoute à la confusion. 

 

2-

Pour résumer une vieille et dure controverse Raphaël Patai a écrit un paragraphe assez laconique : « Les données de l'anthropologie physique montrent que, contrairement à l'opinion courante, il n'y a pas de race juive. Les mensurations anthropométriques de groupements juifs dans de nombreux pays indiquent que ces groupements diffèrent beaucoup les uns des autres à l'égard de toutes les caractéristiques physiques importantes : taille, poids, pigmentation, indice crânien, indice facial, groupe sanguin, etc.».

C'est en effet ce que pensent aujourd'hui les anthropologues et les historiens. De plus, il est généralement admis que les comparaisons d'indices de l'encéphale, de types sanguins, etc., révèlent plus de ressemblance entre les juifs et les autochtones des pays où ils résident qu'entre les juifs de différentes nations.

Toutefois, paradoxalement, on ne saurait écarter sans examen la croyance populaire selon laquelle les juifs, ou du moins certains types de juifs, sont reconnaissables au premier coup d'oeil — et cela pour la raison bien simple que cette croyance trouve un fondement objectif dans la vie de tous les jours. Les données de l'anthropologie paraissent en contradiction avec celles de l'observation. Mais avant d'aborder cette question il sera utile de revoir quelques-uns des faits sur lesquels les anthropologues se fondent pour nier l'existence d'une race juive. Voici pour commencer une citation tirée de l'excellent ouvrage publié par l'UNESCO, le Racisme devant la science. L'auteur, le professeur Juan Comas (Les mythes raciaux -1960), passe en revue la documentation statistique et conclut de la manière suivante : « Ainsi donc, contrairement à l'opinion courante, le peuple juif, en tant que race, est varié ; ses migrations constantes, ses rapports, volontaires ou non, avec les nations et les peuples les plus divers l'ont soumis à un tel métissage que l'on trouve, dans ce que l'on appelle le peuple d'Israël, des traits de tous les autres peuples. II suffit de comparer le juif de Rotterdam, solide, lourd, au visage coloré, et son coreligionnaire de Salonique, par exemple, au corps débile et nerveux, dont les yeux brûlent le visage émacié. Dans l'état actuel de nos connaissances mous pouvons donc dire que les juifs présentent entre eux une variété morphologique aussi grande que celle que pourraient présenter deux ou plusieurs races distinctes. »

Il conviendrait d'examiner ensuite certaines des caractéristiques physiques que les anthropologues prennent pour critères et sur lesquelles s'appuient les conclusions de Comas.

Un critère des plus simples — et des plus naïfs comme on devait s'en apercevoir — a été celui des mensurations corporelles. Dans The Races of Europe, ouvrage monumental publié en 1900, William Ripley écrivait : « Les juifs européens sont tous de petite taille ; non seulement cela, ils sont souvent absolument rabougris. » Il avait raison à l'époque, jusqu'à un certain point, et il citait de copieuses statistiques pour prouver ses dires ; mais il était assez fin pour présumer que cette déficience physique était peut-être bien due à l'influence du milieu. Onze ans plus tard Maurice Fishberg publia The Jews — A Study of Race and Environment ; cette étude anthropologique, la première du genre en anglais, apporta la révélation surprenante que la taille moyenne des enfants des juifs d'Europe orientale immigrés aux États-Unis était de 167,9 centimètres quand celle de leurs parents était de 164,2 centimètres : une (poussée de près de trois centimètres en une seule génération. Depuis lors tout le monde sait que les descendants de populations immigrées — qu'il s'agisse de juifs, d'Italiens ou de Japonais — sont nettement plus grands que leurs parents, sans doute en raison d'un meilleur régime alimentaire et de certains autres facteurs environnementaux.

Fishberg avait rassemblé d'autre part des statistiques pour comparer la taille moyenne des juifs et des non juifs en Pologne, en Autriche, en Roumanie, en Hongrie, etc. Le résultat ne fut pas moins surprenant : on s'aperçut qu'en général la taille des juifs variait comme celle de la population non juive du pays où ils vivaient. Ils étaient relativement grands dans les contrées où la population indigène est de haute taille, et vice-versa. De plus dans le même pays, voire dans la même ville (cas de Varsovie), la taille des juifs comme des non juifs variait selon le niveau de prospérité du canton ou du quartier. Cela ne signifie pas que l'hérédité est sans influence sur la taille, mais que la taille obéit aussi à d'autres facteurs, que le milieu la modifie, et qu'elle ne peut pas servir de critère racial.

On peut passer ensuite aux mesures crâniennes, naguère fort à la mode chez les anthropologues, aujourd'hui un peu vieux jeu. On retrouve là le même genre de conclusion fondée sur les données statistiques : « La comparaison des indices céphaliques des populations juives et non juives de divers pays accuse une nette ressemblance entre juifs et non juifs de nombreux pays, tout en montrant de très fortes variations quand on compare les indices céphaliques de populations juives habitant des pays différents. On est ainsi amené à conclure que ce trait, en dépit de sa plasticité, signale la diversité raciale des Juifs. »

Cette diversité, notons-le, est surtout prononcée entre Sépharades et Askénazes. En général les Sépharades sont dolicocéphales, les Askénazes, brachycéphales. Kutschera voyait dans cette différence une nouvelle preuve de la dualité raciale des Askénazes khazars et des Sépharades sémitiques. Mais nous venons de voir que les indices de largeur et de longueur crâniennes varient avec les nations hôtes, ce qui dans une certaine mesure affaiblit l'argument.

Les statistiques relatives à d'autres traits physiques vont aussi à l'encontre de l'unité raciale. Généralement les juifs ont les cheveux noirs et les yeux bruns. Mais quelle est la généralité de ce « généralement », quand, selon Comas, 49 % des juifs polonais avaient les cheveux blonds ou châtains et qu'en Autriche 54 % des écoliers juifs avaient les yeux bleus ? Il est vrai qu'en Allemagne, Virchov trouva « seulement » 32 % de petits juifs blonds ; alors (que chez les non juifs la proportion de blonds était plus grande ; mais cela montre simplement que la corrélation n'est pas absolue, on pouvait s'y attendre.

De nos jours les données les plus sûres proviennent de la classification par groupes sanguins. Les travaux récents sont très nombreux dans ce domaine ; il suffira de citer un exemple dans lequel on a utilisé un indicateur particulièrement sensible : « En ce qui concerne le type sanguin, les collectivités juives accusent des différences considérables entre elles et de nettes ressemblances avec l'environnement non juif. Pour exprimer ce fait, l'indice (A+AB) biochimique de Hirszfeld (B+AB) est d'un emploi commode. En voici quelques exemples typiques : Allemagne : juifs 2,74, non juifs 2,63 ; Roumanie : juifs 1,54, non juifs 1,55 ; Pologne : juifs 1,94, non juifs 1,55 ; Maroc : juifs 1,63, non juifs 1,63 ; Irak : juifs 1,22, non juifs 1,37 ; Turkestan : juifs 0,97, non juifs 0,99. »

On pourrait résumer la situation en deux formules mathématiques : 1. NJa - Ja < Ja - Jb et 2. NJa - NJb § Ja – Jb.

C'est dire que, généralement parlant, à l'égard des critères anthropologiques la différence entre non juifs (NJ) et juifs (J) dans un pays donné (D) est moindre que la différence entre juifs de pays différents (D et E) ; et la différence entre les non juifs des pays D et E est la même que la différence entre les juifs de D et ceux de E.

Il semble approprié de donner ici une autre citation empruntée au recueil de l'UNESCO ; elle est de Harry Shapiro, dont l'étude s'intitule : « Le peuple de la Terre promise, histoire biologique. »

« Toute tentative visant à classer les populations juives dans une même catégorie raciale aboutit à une contradiction dans les termes, par suite de l'étendue considérable des variations de leurs caractères physiques et de la répartition des gènes qui déterminent leurs groupes sanguins. Car, si les spécialistes modernes admettent un certain degré de polymorphisme ou de variation au sein d'une même race, ils se refusent à considérer comme un tout plusieurs groupes nettement différents selon les critères admis en matière de race. Autrement, la classification raciale n'aurait plus aucune valeur sur le plan biologique et les travaux de taxonomie deviendraient purement arbitraires et dénués de sens. Malheureusement, il est rare que la question soit abordée en dehors de toute préoccupation étrangère à la biologie, de sorte qu'en dépit des constatations contraires, certains continuent à s'efforcer de démontrer, d'une manière ou d'une autre, que les juifs constituent une entité raciale distincte. » 

 

3-

Comment s'est produit ce double phénomène : diversité des caractères somatiques et conformité avec les nations hôtes ?

Les généticiens l'expliquent très naturellement par le métissage combiné avec la sélection due à des pressions particulières.

« Telle est en effet la question cruciale de l'anthropologie des juifs, écrit Fishberg : sont-ils une race pure plus ou moins modifiée par les influences du milieu, ou sont-ils une secte religieuse composée d'éléments raciaux acquis par prosélytisme et intermariage au cours de leurs migrations en diverses parties du monde ? » Il ne laisse planer aucun doute sur la réponse : A commencer par les textes et les traditions bibliques, on voit que même au début de la formation de la tribu d'Israël ils étaient déjà un mélange de divers éléments raciaux... En Asie mineure, en Syrie et en Palestine on trouve à l'époque des races nombreuses : les Amoréens, blonds, dolicocéphales, de haute taille ; les Hittites, au teint sombre de type mongoloïde probablement ; les Kouchites, race négroïde, et bien d'autres. Avec tous ces peuples les anciens Hébreux contractèrent des mariages mixtes, comme on le voit dans de nombreux passages de la Bible. »

Les prophètes pouvaient fulminer contre ceux qui épousent les filles d'un dieu étranger, les Israélites, enclins à la mixité, ne s'en privaient pas, d'autant que leurs chefs leur donnaient l'exemple. Le premier patriarche Abraham, vécut avec l'égyptienne Aggar ; Joseph épousa Asenath, non seulement égyptienne mais même fille de prêtre ; Moïse épousa la Médianite Zipporah ; Samson héros des juifs, était philistin ; le roi David, qui était fils d'une Moabite, épousa une princesse de Gechur ; quant au roi Salomon, dont la mère était hittite, « il aima beaucoup de femmes étrangères, parmi lesquelles la fille de Pharaon, des femmes de Moab, d'Ammon, d'Édom, de Sidon et du pays des Hittites » Ainsi va la chronique scandaleuse.

La Bible montre clairement que l'exemple royal était imité par des gens de toutes classes. D'ailleurs l'interdiction d'épouser, les femmes des Gentils ne s'appliquait pas, en temps de guerre, aux captives, qui ne manquèrent pas. L'exil à Babylone n'améliora pas la pureté raciale : même des prêtres y épousèrent des Babyloniennes. Bref, au début de la diaspora, les Israélites étaient déjà une race parfaitement hybride, de même évidemment que la plupart des peuples, et il serait inutile d'y insister, n'était le mythe perpétuel de la tribu biblique qui traverse les siècles toujours immaculée.

Autre source très importante de métissage : le nombre considérable de gens de toutes races qui furent convertis au judaïsme. Comme témoins du prosélytisme des juifs dans l'Antiquité, il suffit de citer les Falacha noirs d'Abyssinie, les juifs de Kai-Feng qui ressemblent à tous les Chinois, les juifs berbères du Sahara qui ressemblent aux Touaregs — sans oublier notre meilleur exemple, les Khazars.

Plus près de nous le prosélytisme juif atteignit son apogée, dans l'empire romain entre la chute du royaume d'Israël et l'avènement du christianisme. En Italie de nombreuses familles patriciennes se convertirent, de même que dans la province d'Adiabène la famille royale ; Philon parle de nombreux convertis en Grèce ; Flavius Josèphe relate qu'une bonne partie de la population d'Antioche était judaïsée ; Saint Paul au cours de ses voyages rencontrait un peu partout des prosélytes entre Athènes et l'Asie mineure. « La ferveur du prosélytisme fut en effet un des traits les plus distinctifs du judaïsme à l'époque gréco-romaine, un trait qu'il n'eut jamais au même degré ni avant ni après... On ne peut douter que le judaïsme ait fait ainsi de nombreux convertis pendant deux ou trois siècles... L'énorme croissance de la nation juive en Égypte, à Chypre et à Cyrène ne peut s'expliquer que par une abondante transfusion de sang étranger. Le prosélytisme embrassa à la fois les classes supérieures et les classes inférieures de la société. »

L'avènement du christianisme ralentit le métissage, et le ghetto y mit fin provisoirement. Mais avant l'application stricte des mesures de ségrégation, au XVIe siècle, le processus continua. C'est ce que montre la répétition des interventions ecclésiastiques condamnant les mariages mixtes, par exemple au Concile de Tolède en 589, au Concile de Rome en 743, au premier et au second Conciles du Latran en 1123 et 1139, ou encore l'édit de Ladislav II de Hongrie en 1092. Ces interdits n'eurent qu'une efficacité partielle ; c'est ce qu'indique un rapport adressé au Pape par l'archevêque hongrois Robert de Grain en 1229 pour se plaindre que beaucoup de chrétiennes épousassent des juifs et qu'en peu d'années « des milliers de chrétiens » fussent perdus pour l'Église.

Les seuls interdits efficaces furent les murs du ghetto. Quand ils s'écroulèrent les mariages mixtes reprirent dans des proportions telles qu'en Allemagne, entre 1921 et 1925, sur cent mariages de juifs ou de juives quarante-deux étaient mixtes.

Quant aux Sépharades, les « vrais » juifs, leur séjour de plus de mille ans en Espagne laissa sur eux-mêmes comme sur leurs hôtes des marques indélébiles. Selon Arnold Toynbee : « Il y a toute raison de penser qu'aujourd'hui en Espagne et au Portugal beaucoup de sang de juifs convertis coule dans les veines ibériques, surtout dans les classes supérieures et dans les classes moyennes. Pourtant le psychanalyste le plus pénétrant, si on lui présentait des échantillons d'Espagnols et de Portugais de ces classes, aurait du mal à déceler ceux qui ont eu des ancêtres juifs. »

Mais le processus allait dans les deux sens. Après les massacres qui en 1391 et 1411 balayèrent la péninsule, plus de cent mille juifs — estimation modeste — se firent baptiser. Mais un bon nombre continua à pratiquer le judaïsme en secret. Ces crypto-juifs, les marranes, prospérèrent, s'élevèrent aux plus hauts emplois à la cour et dans l'Église, et se marièrent dans l'aristocratie. Après l'expulsion des juifs non repentis d'Espagne en 1492 et du Portugal en 1497, les marranes firent l'objet d'une suspicion croissante ; beaucoup périrent sur les bûchers de l'Inquisition, les plus nombreux émigrèrent, au XVIe siècle, dans les pays riverains de la Méditerranée, ainsi qu'en Hollande et en Angleterre. Une fois en sécurité ils retournèrent ouvertement à leur religion et, avec les expulsés de la fin du XVe siècle, fondèrent les nouvelles communautés sépharades de ces pays.

Ce que dit Toynbee de l'héritage mêlé des couches supérieures de la société espagnole s'applique aussi, mutatis mutandis, aux Sépharades d'Europe occidentale. Les parents de Spinoza étaient des marranes portugais émigrés à Amsterdam. Les vieilles familles juives d'Angleterre (arrivées bien avant le flot est-européen des XIXe et XXe siècles), les Montefiore, Lousada, Montague, Avigdor, Sutro, Sassoon, etc., viennent toutes du brassage ibérique et ne sauraient revendiquer d'origine raciale plus pure que les Askénazes — ou que les juifs nommés Davis, Harris, Phillips ou Hart.

Une autre cause malheureusement récurrente de métissage, ce fut le viol, dont la longue histoire commença aussi en Palestine. On lit par exemple qu'un certain Juda Ben Ezekiel s'opposait au mariage de son fils avec une femme qui n'était pas « de la semence d'Abraham », quand son ami Ulla lui dit : « Sommes-nous sûrs de n'être pas nous-mêmes les descendants des païens qui ont violé les filles de Sion au siège de Jérusalem ? » Femmes et butin (ce dernier bien souvent dans des proportions convenues d'avance) étaient considérés comme les droits légitimes des conquérants.

Graetz a relevé une vieille tradition qui attribue l'origine des premiers établissements juifs d'Allemagne à un épisode qui rappelle un peu l'enlèvement des Sabines. D'après cette tradition, un contingent germanique de la tribu des Vangioni combattait dans les légions romaines en Palestine. Ces Germains « avaient choisi dans le flot des prisonniers juifs les plus belles femmes, les avaient ramenées dans leurs cantonnements des bords du Rhin et du Main, et les avaient contraintes de pourvoir à la satisfaction de leurs désirs. Les enfants ainsi engendrés furent élevés par leurs mères dans la foi des juifs, les pères ne se souciant pas d'eux. On dit que ce furent ces enfants qui fondèrent les premières, communautés juives entre Worms et Mayence. »

En Europe orientale le viol fut encore plus commun. Citons encore Fïshberg : « Ce violent apport de sang étranger dans les veines du peuple d'Israël a été surtout fréquent dans les pays slaves. Pour les Cosaques un moyen favori d'arracher l'argent des juifs était de faire un grand nombre de prisonniers, puisqu'on savait bien que les juifs les rachèteraient. II va sans dire que les femmes rançonnées ainsi étaient violées par ces tribus à demi sauvages. En fait le «Concile des Quatre Terres », lors de sa cession de l'hiver 1650, dut examiner le cas de ces malheureuses et des enfants qui leur étaient nés de maris cosaques pendant la captivité, et ainsi restaurer l'ordre dans la vie familiale et sociale des juifs. De semblables outrages furent perpétrés sur des juives en Russie au cours des massacres de 1903 à 1905. »

 

4-

Et cependant, pour revenir au paradoxe, beaucoup de gens qui ne sont ni racistes ni antisémites sont convaincus de pouvoir reconnaître un juif au premier coup d'oeil. Comment est-ce possible si les juifs forment cet assemblage hybride que nous montrent l'histoire et l'anthropologie ?

Je crois qu'Ernest Renan a donné une partie de la réponse en 1883 (« Judaïsme comme race et religion ») : « Il n'y a pas un type juif, il y a des types juifs. » Celui qu'on peut reconnaître au premier coup d'oeil n'est qu'un type parmi beaucoup d'autres. Sur quatorze millions de juifs, une fraction seulement lui appartient, et tous ceux qui ont ce type ne sont pas juifs, il s'en faut. Un des traits proéminents — au sens littéral et au sens figuré — qui passent pour le caractériser est le nez, qualifié au choix de sémitique, d'aquilin ou en bec d'aigle, ou de crochu. Or (surprise!) sur 2836 juifs de New York, Fishberg n'a trouvé que 14 % de nez crochus : une personne sur sept ; 57 % avaient un nez droit, 20 % un nez retroussé, 6,5 % un nez épaté.

D'autres anthropologues ont obtenu des résultats semblables à propos des nez sémitiques en Pologne et en Ukraine. D'ailleurs il semble bien que cette forme de nez n'existe pas du tout chez les vrais sémites, comme les Bédouins de pure race. En revanche « on la rencontre très fréquemment dans les diverses peuplades du Caucase, et aussi en Asie mineure. Dans les races autochtones de cette région, comme les Arméniens, les Géorgiens, les Ossètes... et aussi chez les Syriens, les nez aquilins sont la norme. Chez les peuples des pays méditerranéens d'Europe, Grecs, Italiens, Français, Espagnols, Portugais, le nez aquilin se rencontre aussi plus fréquemment que chez les juifs d'Europe orientale. Les Indiens d'Amérique du Nord ont aussi très souvent le " nez juif ". »

A lui seul le nez n'est donc pas un indice bien sûr. Apparemment seule une minorité — un type particulier de juifs — a le nez convexe, et beaucoup d'autres groupes ethniques l'ont également. Et pourtant l'intuition nous dit que les statistiques de l'anthropologie ont quelque chose d'erroné. Une solution ingénieuse de cette énigme a été proposée par Beddoe et Jacobs, qui soutiennent que le « nez juif» n'a pas nécessairement un profil convexe, et qu'il peut donner l'impression d'être crochu à cause d'une sorte d'ourlet, de replis des narines.

FIG 1 FIG 2 FIG 3

Pour démontrer que c'est cette « narinité » qui procure l'illusion du bec d'aigle, Jacobs invite ses lecteurs à « tracer un 6 à longue queue (fig. 1) ; si l'on efface le crochet, comme dans la figure 2, l'aspect juif commence à disparaître ; il s'évanouit complètement quand on dessine le bas horizontalement, comme dans la figure 3 ». Ripley, qui cite Jacobs, ajoute : « Quelle transformation ! Le juif est devenu romain, sans doute possible. Qu'avons-nous donc prouvé ? Qu'il y a bien en réalité un phénomène de nez juif, mais constitué autrement et selon notre première hypothèse [critère de convexité]. »

Est-ce bien vrai ? La figure 1 pourrait toujours représenter un nez arménien, italien, grec, espagnol ou peau-rouge, « narinité » comprise. Qu'il soit juif, et non arménien, etc., nous le déduisons immédiatement du contexte d'autres caractéristiques dans lesquelles il faut inclure l'expression, le comportement, le vêtement. Ce n'est pas un processus d'analyse, mais plutôt une perception qui relève de la Gestalt psychologique, l'appréhension d'un ensemble, d'une globalité.

Les mêmes considérations s'appliquent à chaque élément du faciès que l'on considère comme typiquement juif : les « lèvres sensuelles », les cheveux noirs, ondulés ou crépus ; les yeux tristes, ou fourbes, ou exorbités, ou fendus en amande, etc. Pris séparément, ils appartiennent aux peuples les plus divers ; rassemblés comme dans un portrait-robot, ils constituent un prototype juif et, répétons-le, un type particulier de juif originaire de l'Europe de l'Est, celui qu'on connaît le mieux. Mais le portrait-robot ne s'adapterait pas aux autres types de juifs, par exemple aux Sépharades et à leurs descendants anglicisés, ni au type judéo-slave d'Europe centrale ni au type judéo-teuton, ni aux types mongoloïdes, négroïdes, etc.

En outre, on ne peut même pas être certain de reconnaître ce type bien délimité. Les portraits publiés par Fishberg ou par Ripley peuvent servir à un jeu de devinette si l'on cache les légendes qui identifient les modèles comme juifs ou non juifs. On peut se livrer au même jeu à une terrasse de café dans n'importe quelle ville méditerranéenne, sans résultat, naturellement, puisqu'on ne va pas arrêter les sujets d'expérience pour les interroger sur leur religion ; mais si l'on joue à plusieurs, on sera surpris des désaccords entre les observateurs : La suggestion a aussi son importance. « Vous saviez que Harold est juif ? » — « Non, mais maintenant que vous le dites ça me paraît évident. » « Vous saviez que la famille royale a du sang juif ? » — « Non, mais maintenant que vous le dites... » Une illustration de Races of Mankind, de Hutchinson, montre trois geishas, avec cette légende : Japonaises à physionomie juive. Après avoir lu la légende on se dit « Mais bien sûr! Comment se fait-il que ça m'avait échappé ? » Quand on aura joué assez longtemps on commencera à voir des juifs partout. 

 

5-

La confusion vient aussi de ce qu'il est extrêmement difficile de distinguer entre les caractères héréditaires et ceux qui sont façonnés par le milieu, surtout le milieu social. Nous avons rencontré ce problème à propos des mensurations corporelles présentées comme critères raciaux ; mais l'influence des facteurs sociaux sur la physionomie, l'attitude, la manière de parler, les gestes, l'habillement, contribuent de manière plus subtile et plus complexe à composer le portrait-robot du juif. Le facteur le plus évident est le vêtement, avec la coiffure. Affublez n'importe qui d'un caftan noir et d'un grand chapeau d'où sortent des boucles en tire-bouchon, et du premier coup d'oeil on reconnaîtra le type même du juif orthodoxe ; quel que soit son nez, l'homme aura l'air juif. Mais il existe des indicateurs moins radicaux des préférences vestimentaires de certains juifs de certaines classes sociales, préférences qui s'allient à des accents, à des maniérismes de langage, de gesticulation et de comportement.

Ce sera peut-être une diversion agréable que de laisser un moment les juifs de côté, pour écouter un Français décrire la manière dont ses compatriotes reconnaissent un Anglais « au premier coup d'oeil ». Michel Leiris, éminent écrivain, est aussi chargé de recherches au C.N.R.S. et attaché au Musée de l'Homme : « C'est une absurdité que de parler d'une " race " anglaise, voire même de regarder les Anglais comme étant de " race nordique ". L'histoire nous apprend en effet que, comme tous les peuples de l'Europe, le peuple anglais s'est formé grâce à des apports successifs de populations différentes : Saxons, Danois, Normands venus de France ont tour à tour déferlé sur ce pays celtique et les Romains eux-mêmes, dès l'époque de Jules César, ont pénétré dans l'île. De plus, s'il est possible d'identifier un Anglais à sa façon de se vêtir, ou simplement de se comporter, il est impossible de le reconnaître comme tel sur sa seule apparence physique : il y a chez les Anglais, comme chez tous les autres Européens, des blonds et des bruns, des grands et des petits et (pour nous référer à l'un des critères les plus usités en anthropologie) des dolicocéphales (ou gens au crâne allongé dans le sens antéro-postérieur), et des brachycéphales (ou gens au crâne large). D'aucuns peuvent avancer qu'il n'est pas difficile de reconnaître un Anglais d'après certains caractères extérieurs qui lui composent une allure propre : sobriété de gestes (s'opposant à la gesticulation qu'on attribue d'ordinaire aux gens du Midi), démarche, expressions du visage traduisant ce qu'on désigne sous le nom assez vague de " flegme ". Ceux qui hasarderaient, toutefois, une pareille assertion auraient une chance d'être pris bien souvent en défaut ; car il s'en faut de beaucoup que tous les Anglais présentent ces caractères et, même en admettant qu'ils soient ceux de l' " Anglais typique ", il n'en demeurerait pas moins que ces caractères extérieurs ne sont pas des caractères physiques : attitudes corporelles, façons de se mouvoir ou de faire jouer les muscles de la face relèvent du comportement : ce sont des habitudes, liées au fait qu'on appartient à un certain milieu social ; loin d'être choses de nature ce sont choses de culture et — si l'on peut à la rigueur les regarder comme des traits non pas " nationaux " (ce qui serait généraliser d'une manière abusive), mais communs dans une certaine classe de la société pour un certain pays ou une certaine région dudit pays — on ne saurait les compter parmi les signes distinctifs des races. »

Toutefois, en disant que les expressions du visage ne sont pas « physiques », et qu'elles « relèvent du comportement », Leiris semble oublier que le comportement peut modifier les caractères et par conséquent laisser sa marque sur le « physique ». Il suffit de penser à certains traits typiques dans la physionomie des vieux comédiens, des prêtres vivant dans le célibat, des militaires de carrière, des condamnés à de longues peines d'emprisonnement, des marins, des paysans, etc. Leurs modes de vie affectent non seulement leurs expressions faciales ; mais aussi leurs caractères physiques, donnant ainsi l'impression fausse que ces caractères ont une origine héréditaire ou « raciale ». Emerson écrivait dans un essai intitulé English traits : « Chaque secte religieuse a sa physionomie. Les méthodistes se sont fait une tête, les quakers aussi, les nonnes aussi. Un Anglais détectera un dissident d’après ses manières. Métiers et professions sculptent les faces et les formes. »

Si l'on me permet d'ajouter une observation personnelle, je noterai qu'en voyage aux États-Unis, j'ai souvent rencontré des amis de jeunesse originaires d'Europe centrale, émigrés avant la Seconde Guerre mondiale, et que je n'avais pas revus depuis trente ou quarante ans. Chaque fois j'ai été étonné de constater non seulement qu'ils s'habillaient, parlaient, mangeaient et se comportaient comme des Américains, mais qu'en outre ils avaient pris une physionomie américaine. Je suis incapable de décrire le changement, mais il est lié à un certain épaississement de la mâchoire, ainsi qu'à une certaine expression dans le regard et autour des yeux (Un anthropologue de mes amis attribue la première modification à l'exercice intense des maxillaires dans la prononciation américaine, et la seconde à la concurrence infernale ainsi qu'aux ulcères qui en résultent). J'ai eu plaisir à découvrir que ce n'était pas une fantaisie de mon imagination : Fishberg avait fait les mêmes observations en 1910 : « Les attitudes corporelles changent très facilement avec les changements d'environnement social... J'ai remarqué de ces changements rapides chez les immigrés aux États-Unis... La nouvelle physionomie se remarque encore mieux quand ces émigrés retournent dans leur pays d'origine... Le fait fournit une excellente preuve que les éléments sociaux dans lesquels l'homme évolue exercent une profonde influence sur ses caractères physiques. »

Le creuset proverbial semble produire une physionomie américaine, un phénotype plus ou moins uniforme provenant d'une grande variété de génotypes. Même les citoyens d'hérédité purement chinoise ou japonaise paraissent affectés dans une certaine mesure par ce processus. En tout cas on reconnaît souvent un Américain « au premier coup d'oeil », quels que soient ses vêtements ou, sa langue, quelles que soient ses origines italiennes, polonaises ou allemandes. 

 

6-

Sur toute étude de l'héritage biologique et social des juifs, le ghetto doit projeter son ombre immense. Les juifs d'Europe et d'Amérique, et même d'Afrique du Nord, sont fils du ghetto : ils n'en sont éloignés que de quatre ou cinq générations. Quelle que soit leur origine géographique, derrière les murs ils vécurent à peu près partout dans le même milieu, soumis pendant des siècles aux mêmes influences qui les ont formés ou déformés.

Au point de vue biologique on peut distinguer trois influences principales : la consanguinité, la perte génétique, la sélection.

La consanguinité a pu jouer en son temps un rôle aussi grand dans l'histoire raciale juive que son contraire, l'hybridation. De l'époque biblique à l'ère de la ségrégation obligatoire, puis de nouveau aux temps modernes, la tendance dominante fut au métissage. Dans la période intermédiaire il y eut de trois à cinq siècles (selon les pays) d'isolement et de consanguinité — au sens strict de mariages consanguins et au sens large d'endogamie à l'intérieur de groupes restreints. La consanguinité risque de rassembler des gènes récessifs nuisibles et de leur permettre d'agir. On a reconnu depuis longtemps la fréquence de l'idiotie congénitale chez les juifs ; elle était due très probablement à une longue suite de mariages consanguins, et non à une particularité sémitique comme le disaient certains anthropologues. Les difformités mentales et physiques sont manifestement fréquentes dans des villages alpins isolés où les tombes ne portent que cinq ou six noms de famille, et la plupart d'entre elles un seul. On n'y trouve ni Cohen ni Lévy.

Il est vrai que la consanguinité peut produire aussi des chevaux de course champions grâce à des combinaisons de gènes favorables. Elle a peut-être contribué à faire naître des génies aussi bien que des crétins, dans les ghettos. Ce qui rappelle le mot de Chaim Weiczman : « Les juifs sont comme les autres, mais plus. » Cependant la génétique a peu de chose à enseigner dans ce domaine.

Un autre processus a pu affecter profondément les populations des ghettos : « la perte génétique » (connue aussi sous le nom d'effet Sewall Wright). Il s'agit d'une disparition progressive de caractères héréditaires dans de petites populations isolées, soit que par hasard aucun de leurs fondateurs ne possédât les gènes correspondants, soit que ceux qui les possédaient ne pussent les transmettre. La perte génétique peut provoquer des transformations considérables dans les caractères héréditaires de collectivités restreintes.

La sélection, au sein du ghetto, dut être d'une intensité rarement atteinte dans l'Histoire. En premier lieu, l'agriculture leur étant interdite, les juifs, complètement urbanisés, s'entassèrent dans des villes ou shtetl de plus en plus surdensifiés. En conséquence, écrit Shapiro, « les terribles épidémies qui dévastaient, au Moyen Age, les villes grandes ou petites ont dû à la longue conférer aux populations juives un degré d'immunité plus élevé qu'à tout autre groupe. Les juifs étant tous exposés à contracter ces maladies, leurs descendants modernes représentent les survivants d'un processus de sélection spécifique particulièrement rigoureux » (Le peuple de la Terre promise –UNESCO). C'est ce qui expliquerait la rareté de la tuberculose chez les juifs ; et leur longévité relative (amplement démontrée par les statistiques de Fishberg).

Autour du ghetto les pressions hostiles allaient du mépris aux violences sporadiques, parfois jusqu'aux pogroms. Des siècles d'existence dans de telles conditions durent favoriser la survivance des plus souples, des plus obséquieux, des mentalités les plus élastiques : en un mot des habitants typiques du ghetto. Ces traits viennent-ils de dispositions héréditaires sur lesquelles jouerait le processus de sélection, ou sont-ils transmis comme héritage social à l'aide d'un conditionnement de l'enfance, les anthropologues en disputent encore âprement. On ne sait même pas dans quelle mesure il convient d'attribuer à l'hérédité ou au milieu un coefficient d'intelligence supérieur à la moyenne. Autre exemple : autrefois les juifs ne buvaient pas d'alcool, et certains spécialistes de l'alcoolisme considéraient cette abstinence comme un caractère héréditaire. Mais on peut tout aussi bien l'interpréter, encore, comme un héritage du ghetto, un résidu inconscient des siècles où l'on vivait dans des conditions si précaires qu'il était dangereux d'abaisser sa garde ; une étoile jaune dans le dos, le juif devait rester sobre et attentif, tout en regardant avec un mépris amusé les singeries du « goy saoul ». La répugnance pour l'alcool et pour toute débauche fut inculquée aux enfants pendant des générations ; et puis, les souvenirs du ghetto s'effaçant, l'assimilation opérant peu à peu, surtout dans les pays anglo-saxons, la consommation d'alcool s'est mise à augmenter. La fameuse abstinence était donc après tout, comme tant d'autres caractéristiques juives, affaire d'hérédité sociale, et non pas d'hérédité biologique.

Enfin, un autre processus d'évolution, la sélection sexuelle, a pu contribuer à façonner les traits que l'on regarde aujourd'hui comme typiquement juifs. C'est une idée que Ripley a été le premier, semble-t-il, à suggérer : « Le juif est radicalement métissé en ce qui concerne l'origine raciale ; en revanche il est l'héritier légitime de tout le judaïsme par choix... Le judaïsme affectait tous les détails de la vie des juifs. Pourquoi n'aurait-il pas agi aussi sur leur idéal de beauté physique ? Pourquoi n'aurait-il pas influencé leurs préférences sexuelles, et déterminé leurs choix matrimoniaux ? Ses résultats furent donc renforcés par l'hérédité... »

Ripley ne s'est pas interrogé sur cet « idéal de beauté » dans le ghetto. C'est ce qu'a fait Fishberg, qui propose une hypothèse séduisante : « Pour le juif de stricte observance en Europe orientale, un homme robuste et bien musclé est un Esaü. Pendant des centaines d'années, avant le milieu du XIXe siècle, l'idéal d'un fils de Jacob a été le doux jeune homme bien soigné, le garçon délicat, anémique et frêle, au regard languissant, tout dans la tête, rien dans les bras. Mais, dit encore Fishberg, en Europe occidentale et en Amérique il y a à présent une nette tendance en sens contraire. Beaucoup de juifs sont fiers de ne pas avoir l'air juif. Dans ces conditions il faut reconnaître que ce qu'on appelle une allure " juive " n'a pas un avenir très brillant. » On pourrait ajouter : surtout pas chez les jeunes Israéliens.

 

7-

Dans la première partie de ce livre j'ai essayé de retracer l'histoire de l'empire khazar en puisant aux maigres sources qui existent.

Dans la deuxième partie, aux chapitres premier à sept, j'ai rassemblé la documentation historique qui indique que la majorité des juifs d'Europe orientale, et par conséquent des juifs en général, est d'origine turco-khazare, plutôt que d'origine sémitique.

Dans ce dernier chapitre j'ai voulu montrer que les données de l'anthropologie s'accordent avec l'Histoire pour réfuter l'opinion encore courante selon laquelle il existerait une race juive remontant à la tribu biblique.

Au point de vue de l'anthropologie deux séries de faits militent contre cette croyance : l'extrême diversité des juifs en matière de caractères physiques, et leur similitude avec les populations non juives au milieu desquelles ils vivent. L'une et l'autre se manifestent dans les statistiques concernant la taille, les indices crâniens, les groupes sanguins, la couleur des yeux et des cheveux, etc. Pris pour indicateur, n'importe lequel de ces critères anthropologiques signale une plus grande ressemblance entre les juifs et les non juifs d'un même pays qu'entre des juifs qui habitent des pays différents. Pour décrire cette situation j'ai proposé les formules NJa - Ja < Ja - Jb et NJa - NJb ,''' Ja - Jb .

C'est évidemment le métissage qui explique ces deux phénomènes. Il a revêtu plusieurs formes selon les divers contextes historiques : mariages mixtes, prosélytisme à grande échelle, viol — accompagnement constant (légal ou toléré) des guerres et des pogroms.

Si l'on pense, en dépit des statistiques, qu'il existe un type juif reconnaissable, c'est une opinion qui se fonde en grande partie, mais non entièrement, sur des idées fausses : elle ignore que des traits considérés comme typiquement juifs par comparaison avec des nordiques cessent de paraître tels en milieu méditerranéen ; elle ne soupçonne pas l'influence de l'environnement social sur le physique et sur le maintien ; elle confond l'hérédité biologique avec l'hérédité sociale.

Néanmoins il y a des traits héréditaires qui caractérisent un certain type de juif contemporain. A la lumière de la génétique des populations on peut dans une grande mesure les attribuer à des processus qui ont opéré pendant des siècles dans la ségrégation des ghettos : la consanguinité, la perte génétique, les pressions sélectives. Ces dernières ont joué de plusieurs façons : sélection naturelle (dans les épidémies par exemple), sélection sexuelle et, moins sûrement, sélection des caractéristiques qui favorisaient la survivance au sein du ghetto.

En outre l'hérédité sociale, par conditionnement de l'enfance, a été un agent très efficace de formation et de déformation.

Chacun de ces processus a contribué à l'élaboration d'un type de juif du ghetto, qui après l'ouverture des ghettos s'est peu à peu dilué. Quant à la composition génétique et à l'apparence physique de la souche d'avant les ghettos, nous n'en savons à peu près rien. Telle que nous la concevons dans le présent ouvrage, cette « souche originelle » était principalement turque et se trouvait mêlée, dans une proportion inconnue, d'éléments divers, palestiniens anciens entre autres. Il n'est pas possible non plus de déterminer quels caractères prétendument typiques, tels que le « nez juif », seraient des produits de la sélection sexuelle dans les ghettos ou des manifestations d'un gène tribal particulièrement «persistant ». Et dans ce cas, puisque cette forme des narines est fréquente dans les peuples du Caucase, alors qu'elle est rare chez les Bédouins sémites, nous aurions un témoignage supplémentaire du rôle dominant que la treizième tribu a joué dans l'histoire biologique des juifs. 

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