croit plus que jamais à l'existence, prouvable, de la lutte des classes, qu'à celle, improuvable, de dieu
19 Mai 1983
Ce qui suit a été écrit, en vue d'une réunion interne le 19 mai 1983, du temps où j'étais un des secrétaires de la fédération de la Seine-Saint-Denis du parti socialiste. Avec le recul (ce préambule est rédigé le 28/01/2013) je ne le renie pas. Bien que mon anticommunisme de l'époque se soit largement amoindri, mais il est vrai que l'Union Soviétique n'existe plus. Plus qu'anticommuniste, j'étais surtout antisoviétique.
De plus, je n'ai plus aujourd'hui les mêmes prudences vis-à-vis du capitalisme international. Disons que je suis moins pusillanime. Ce que sont, pour le moins, les socialistes d'aujourd'hui.
Je vous avoue que le débat auquel la proche perspective de notre congrès et la situation dans notre pays nous obligent me paraît complexe.
Pour m'en tenir au débat que l'on devine dans notre propre courant, je ressens que les choix risquent d'être difficiles. Je suis tenté de penser que les uns et les autres ont raison.
Prenons les interventions de Joxe et Goux, par exemple. Du point de vue de nos engagements électoraux et de nos choix idéologiques ils ont raison. Nous ne pouvons nous satisfaire d'une politique qui ne s'attaque pas résolument aux injustices sociales. Du point de vue du réalisme politique, je pense, comme le président de la République et Jacques Delors, que dans l'état actuel du rapport des forces nationales et internationales, il n'y a pas d'autre politique possible, en dehors de celle pratiquée aujourd'hui par le gouvernement de Pierre Mauroy.
Comme souvent en pareil cas, naît une troisième thèse que, bien modestement, je vais essayer de vous exposer. Elle ne m'est pas personnelle, mais je l'ai peu entendue.
Je pense que les obstacles à notre politique vont s'amonceler, dans les mois à venir. Si notre objectif premier est de nous maintenir au pouvoir coûte que coûte, je pense que nous allons être obligés de pratiquer une politique de plus en plus antipopulaire. Le moyen de combler jusqu'à la prochaine fois le déficit de la Sécurité Sociale en est un exemple frappant. Il est envisagé, si j'en crois les médias, de réduire le remboursement de certaines opérations chirurgicales. Cela ne me paraît pas possible. Chacun voit qu'à ce train, nous allons nous renier de plus en plus. Et, au bout du compte, cela ne nous empêchera pas de tomber, mais nous tomberons à droite. Nous serons discrédités pour très longtemps.
Quant aux souhaits exprimés par Joxe d'une politique vraiment conforme à nos engagements, elle ne me paraît pas possible aussi, si l'on reste dans une logique capitaliste. Elle nécessite de s'engager dans une stratégie de rupture avec le capitalisme. Je sais bien que notre parti s'est reformé en 1971, à Epinay, avec cet objectif estimable. Et il reste valable. Mais à ce moment-là, à mon avis, un autre obstacle nous guette. Les pays capitalistes vont de plus en plus nous glisser des peaux de banane sous les pieds. Or, nous sommes un pays plus importateur qu'exportateur, notamment en matières premières. Elles proviennent, pour l'essentiel, de pays de la sphère américaine.
Resterait à nous retourner vers les pays du bloc soviétique. Mais là, pour des raisons idéologiques évidentes, risque de tomber sous leur coupe, ce n'est pas davantage possible. De plus, leur incapacité à répondre à la nature de nos besoins rend ce débouché impossible.
A moins de nous débrouiller seuls, mais ne sombrons pas dans l'utopie.
Au total, la thèse de Joxe nous conduirait au même échec, mais là au moins, nous tomberions à gauche, mais après quel fracas.
Je propose donc que nous organisions un référendum d'ici quelques mois, ou des élections anticipées, en tenant un discours de vérité au peuple. Soit il nous donne les moyens de nous attaquer aux spéculateurs et autres privilégiés. Restera tout de même l'obstacle du capitalisme international. Soit la droite revient au pouvoir.
Mais nous resterons nous-mêmes.
Je ne pense pas être pessimiste, mais réaliste. Les échéances se précisent.