croit plus que jamais à l'existence, prouvable, de la lutte des classes, qu'à celle, improuvable, de dieu
14 Mai 1992
Vénérable Maître et vous tous mes Frères
en vos grades et qualités
Ainsi me voilà dans la situation d'obtenir une augmentation de salaire sans jamais l'avoir revendiquée. Si elle fut longue à venir, je n'ai nul patron ou supérieur hiérarchique à fustiger. Les vicissitudes de mon parcours seules en sont la cause. Pour le syndicaliste que je fus, quel changement ! Atteindre un tel résultat ne pouvait, en effet, qu'être le fruit de longues batailles collectives, où les deux parties se muraient dans des discours clos. Je préfère notre méthode, mais il est vrai que n'y interfère aucun intérêt matériel particulier. Ce long préambule ne m'en fait pas oublier qu'auparavant, je vous doive un travail qui me rende digne du grade de maître.
Matérialiste dans toute sa splendeur, comme me l'a si justement objecté un frère de notre loge, il y a quelques mois, pas même agnostique mais franchement athée, pétri de marxisme, bref communiste au sens premier de l'idéal, je présente toutes les caractéristiques de l'esprit binaire, tout en noir et blanc, incapable de compromis. Mais que fais-je dans l'univers maçonnique ? Par ceux qui m'accordent quelque intérêt, la question mérite d'être posée.
Superficiellement et de l'extérieur, aux yeux des profanes, la maçonnerie peut en effet apparaître parfaitement archaïque, voire désuète par ses pratiques rituelles vieilles de plusieurs siècles. Une connaissance réelle de son fonctionnement modifie profondément cette impression. Pour le démontrer je vais, si vous me le permettez, prendre appui sur le mécanisme de fonctionnement de notre loge, à défaut de pouvoir le faire pour l'ensemble de notre obédience et qui plus est pour la totalité des ordres maçonniques, n'ayant pas suffisamment voyagé.
Plus mon exploration a avancé, plus m'est apparue la vertu de nos rites, véritables palladium de notre communauté. Sans eux, effectivement, nous n'aurions pu résister aux nombreuses attaques de forces obscures et intolérantes comme l'Eglise, entre autres. Ils ont agi comme autant de garde-fous, d'anticorps. J'utilise le passé parce que aujourd'hui, me semble-t-il, dans nos contrées, la démocratie que la franc-maçonnerie a tant contribué à ériger constitue la meilleure protection de notre institution. Encore que la société profane et nous-mêmes devions faire preuve de vigilance contre la montée des extrémismes. Le franc-maçon atypique que je crois être aujourd'hui, reconnaît humblement que dans le cas d'une évolution périlleuse pour la démocratie, nos rites et symboles feront la démonstration de leur nécessité voire de leur modernité.
Franc-maçonnerie et démocratie sont historiquement liées et même consubstantielles. Mieux, la franc-maçonnerie me paraît être la matrice de la démocratie contemporaine. Avant même son avènement en France et en Grande-Bretagne, en gros à la fin du 18ème siècle, la démocratie avait déjà été préfigurée en miniature par les mouvements maçonniques. Son principe réside dans la juxtaposition, la cohabitation, l'interdépendance de pouvoirs, d'administrations, qui tous agissent en manière de contre-pouvoir les uns par rapport aux autres. C'est comme cela qu'à mes yeux est organisée notre loge. Chaque poste d'officier correspond à l'exercice d'un pouvoir parcellaire, immédiatement borné par les prérogatives des autres officiers. Tous étant soumis, chaque année, à l'appréciation de l'ensemble des membres de l'atelier. Considérée isolément, chaque fonction, dans sa pratique, peut paraître de peu d'utilité. Elles participent néanmoins de l'équilibre général de l'atelier.
Transposé dans le monde profane occidental, notre mode de fonctionnement a abouti à la création d'un entrelacs d'institutions toutes plus jalouses les unes que les autres de leurs pouvoirs, toutes attachées à leurs traditions exprimées en rites et/ou tenues particuliers. Pour l'homme simple, un tel enchevêtrement de pouvoirs ne peut être que la source de privilèges illégitimes. Et pourtant, là est le secret de la supériorité du système politique occidental, en regard de celui qui vient de s'écrouler à l'est de l'Europe ou de ceux existant toujours ailleurs. Je fais allusion ici aux régimes en vigueur dans certains pays arabes, fondés sur la non-séparation de la religion et de l'Etat.
Plus précisément, où sont les parallèles entre notre propre fonctionnement et celui de la société civile et surtout, où se cache le secret auquel je viens de faire allusion ? Pour asseoir ma tentative de démonstration, il me paraît indispensable de faire référence à ceux à qui la franc-maçonnerie moderne doit tant : les bâtisseurs de cathédrales. Sans oublier pour autant tous ceux qui, en remontant dans l'histoire de l'humanité, ont édifié les grands monuments tels que Pyramides, Colisée, Acropole, arènes romaines, etc, dont nous nous émerveillons encore aujourd'hui. Il me semble en effet, que notre organisation comme la démocratie peuvent se comparer à une construction architecturale, notamment à celle des cathédrales et plus particulièrement à la réalisation des voûtes. Tous ces ouvrages sont le produit de l'intelligence de ces hommes. Pour parvenir à leur édification, les bâtisseurs ont tout simplement été obligés de défier les lois de la gravitation universelle, alors que n'existaient pas encore tous les matériaux à notre disposition aujourd'hui, comme le ciment, le béton et que la métallurgie en était à un stade rudimentaire. Avant même que la première pierre ne soit posée, l'édifice était déjà entièrement élaboré sur le papier, après force calculs et plans. La conception de la voûte concentrant pour l'époque, à elle seule, la quintessence de l'intelligence humaine. Sertie au mitan des arcs, enchâssée entre vide et charge de l'édifice, la clef est à la voûte ce que la raison est à l'esprit. Que l'une ou l'autre soit ôtée et c'est le chaos. Les constructeurs faisaient ainsi la démonstration de la capacité des hommes à se jouer des lois naturelles, pour le plus grand profit du progrès et de l'art. Nous sommes là dans l'ordre de la connaissance attachée à la maîtrise de la matière. Tout au long des 5992 années de l'ère maçonnique, nos devanciers ont accumulé et préservé le savoir opératif, ouvrant ainsi la voie aux champs illimités de l'intelligence spéculative.
Les démocraties occidentales en sont l'un des produits les plus élaborés, recélant une machinerie d'une complexité prodigieuse qui est simultanément gage de leur force absolue et de leur faiblesse relative. Force absolue, parce qu'un tel mécanisme ne peut être brisé que par une conjonction de résistances, d'oppositions atteignant en même temps plusieurs de ses rouages essentiels. A défaut de pouvoir atteindre le coeur, les assaillants doivent se contenter d'enrayer quelques pièces du puzzle, mais là, aussitôt, ils se heurtent à la réaction solidaire des éléments inviolés du système. Faiblesse relative, parce que dans cette machinerie complexe, il est assez facile de gêner le fonctionnement de ses nombreuses parties secondaires et d'entretenir, ainsi, l'impression permanente que c'est tout le moteur qui doit être changé.
La force d'une démocratie se mesure précisément à sa capacité à résister équitablement aux pressions contradictoires des divers secteurs de la société. Un peu à la manière de la clé de voûte, supportant toutes les charges contraires de l'édifice.
Cela m'amène à faire le parallèle entre la marche du corps social et celle du corps humain. De sa naissance à sa mort, le corps humain subit des millions de transformations infinitésimales que nous ne ressentons pas au moment où elles se produisent, même si le temps nous les rend, après coup, sensibles et visibles. Durant son existence, le corps humain est capable également de générer d'autres vies humaines, assurant ainsi la continuité de l'espèce. Toute pratique tendant à forcer son régime peut conduire à l'irréparable voire à l'issue fatale. D'une certaine façon, le corps social, d'autant plus lorsque son organisation est particulièrement sophistiquée, et c'est le cas de nos sociétés démocratiques, doit être lui aussi traité avec beaucoup d'égard. Les intentions les plus généreuses soient-elles ne peuvent suffire à en forcer son rythme de développement. Ne pas tenir compte de cette obligation, c'est exposer le corps social aux pires convulsions, aux pires désordres. Ce danger vaut également pour notre ordre. On ne peut transgresser impunément des rites patiemment mis au point au fil des siècles, non pour faire joli mais pour assurer la pérennité de notre association. Nous sommes là au coeur du débat séculaire entre tenants de la conservation et tenants de la transformation radicale ou de la révolution.
Pour autant, l'ancien adepte de la révolution que j'ai longtemps été, rallié aujourd'hui aux vertus de la réforme comme vecteur du progrès, ne peut évidemment se satisfaire de l'immobilisme au nom des lois immanentes régissant le cours de nos vies et, disent certains, de la société. L'accepter, se serait se ravaler au rang de l'animal. Là, je voudrais ajouter à l'analogie faite plus avant entre corps humain et corps social, la confrontation que j'observe entre ceux qui ont une haute idée de l'éthique humaine et ceux qui prennent prétexte de lois naturelles pour justifier leurs propositions. Afin qu'il n'y ait aucune méprise, je précise immédiatement que je ne classe pas les écologistes parmi ces derniers. J'ai en vue les partisans des lois posant en principe que les divisions raciales sont immuables et que les métissages sont contre nature. Pour ceux-là d'ailleurs, lois naturelles et lois divines, exclusives de toutes autres, se confondent et servent à perpétuer toutes les injustices les plus criantes. Ils n'ont évidemment que faire des constructions intellectuelles fondées sur le rationnalisme.
Révolution ou immobilisme, la société humaine serait-elle condamnée à ce constant balancement de l'histoire ? Les progrès de la pensée, eux-mêmes à l'origine des développements de la science, ont peu à peu élevé les hommes au scepticisme, leur permettant de vaincre de mieux en mieux dogmes et tabous. Certains objecteront toutefois, que grand est le risque aujourd'hui d'un retour en arrière, y compris au pays des Lumières. Par un étrange retournement, en effet, le doute philosophique, auquel peu ou prou la démocratie nous a permis d'accéder et même nous a formés, perd sa dimension spirituelle pour laisser place au doute systématique particulièrement délétère. Reste qu'en dépit des vicissitudes du temps, la raison l'emportera toujours à la fin des fins. Nulle incantation dans ces propos, mais une approche lucide de l'histoire et une foi immense en l'homme. Des périodes les plus noires du passé, l'intelligence a constamment jailli.
La franc-maçonnerie n'a pas peu contribué à ce qu'il en soit ainsi. Au cours de ces époques difficiles, notre ordre a non seulement réussi à préserver l'essentiel : son existence, mais il a également été un havre où a constamment brillé au fond du tunnel la petite veilleuse de la raison, qui un jour illuminerait notre société. Tout cela n'a été possible que par la vertu de notre mode de sélection, par le luxe de précautions prises en notre sein de strate en strate et surtout par l'exemple de nos frères persécutés, fidèles jusqu'au prix de leur vie à leur serment de discrétion et de tolérance.
Naturellement peu disposé à l'usage et au langage des symboles, ce qui fait de moi, je le répète, un franc-maçon probablement atypique, je me ressens pleinement tel pourtant, précisément pour les raisons que je viens de tenter de démontrer. Mes efforts de réflexion et votre commerce m'ont amené à comprendre, et mieux encore, à intellectualiser la signification et la nécessité de ses pratiques archaïques. Je suis même convaincu que la franc-maçonnerie n'est pas seulement la matrice de la démocratie moderne, elle en est aussi la clef de voûte.
De l'allégorie qui précède, je ressens que l'on pourrait inférer que, à l'instar de la clef de voûte, notre confrérie serait le point de rencontre d'idées différentes pétrifiées une fois pour toutes. Mais, permettez-moi cette audace, la clef de voûte qu'est notre ordre n'est pas faite d'une pierre ordinaire. La nôtre est douée de pensée, c'est une pierre philosophale en quelque sorte. Les pressions contraires qui s'exercent jusque dans son coeur en expriment les sucs les plus subtils, gages du caractère progressif de notre association.
Au terme de cette planche, je voudrais tout de même préciser que les constructions intellectuelles les plus raisonnables n'ont de sens que dans les pays où règne réellement la démocratie. Là où domine la dictature militaire ou religieuse, sont caduques, à mes yeux, les règles de prudence auxquelles je viens de dire que je me suis rallié depuis quelques années. Dans ces pays, l'honneur des francs-maçons doit être de ne pas seulement se cantonner à de savantes considérations sur l'évolution des relations humaines.
J'ai dit